Anthelme et Sophronie ou La permission des loups (3)

V (suite)

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I
ls étaient trois, en effet. Deux femmes et un homme. Pressés d’entendre les nouvelles, les montcelliens n’avaient pas laissé à leurs amis le temps de se présenter.

Marie. Pandora. Jérémie.

Ils s’assirent devant la chapelle.

Mais déjà nous ne sommes plus seuls, reprend Jérémie. Parmi ceux qui nous aident à repousser les milices de Bonsanyer, il y a un groupe qui se nomme la tribu des parasols.

Drôle de nom, dit Sophronie. D’où ça leur vient ? Qui sont-ils ?

Ils viennent de Mongolie. Ils ont fui l’invasion chinoise. Ils habitaient des yourtes mais ont perdu tout leur matériel au cours de leur migration. En arrivant dans nos terres de l’ouest, ils ont trouvé une solution plus légère, ronde comme leurs yourtes mais faciles à démonter et à transporter. Ils ont fabriqué des grands champignons pliables avec un seul poteau central, comme des parasols. Le poteau est fait de deux tubes coulissants qui permettent de régler la hauteur. La nuit, ils abaissent le chapeau de sorte que les bords touchent le sol. Leur campement ressemble alors à un champ de taupinières, avec toutes ces demi-sphères posées à quelques mètres les unes des autres. Éclairées à l’intérieur, la lumière filtre doucement à travers la toile. C’est magnifique. De loin c’est comme un ciel étoilé à l’envers. Ils se plaisent à disposer leurs parasols selon la forme de constellations. Ainsi, ils ont tous la même importance, aucun ne doit manquer pour dessiner la voûte céleste. Depuis qu’ils font ça, personne n’a osé attaquer leur campement la nuit.

Bonsanyer se fout pas mal de ce miroir harmonique, dit Pandora, mais il faut bien qu’ils utilisent des hommes de main pour leur sale travail et ils ne trouvent pas de mercenaires suffisamment insensibles au risque de détruire cet équilibre symbolique de l’Univers. Ils ont essayé, en droguant leurs troupes, mais ça les rendait ingérables. Transformés en trolls incontrôlables, leurs recrues se battaient entre elles et plusieurs fois s’en sont prises à leurs chefs.

C’est vrai un truc pareil, s’exclama Anthelme ? Par sa seule beauté, sa seule présence, cette tribu tient tête à la violence des milices !

Oui, répond Marie, mais seulement la nuit. La journée ils sont vulnérables.

Nous avons décidé d’adopter leur méthode mais il faut trouver d’autres moyens pour protéger nos tribus et rallier les groupes de survie des cités périphériques.

Nous avons pensé, dit Jérémie, que vos compétences seraient très utiles.

Comment ça, interroge Sam ? Nous n’avons aucune expérience de la guérilla urbaine, ni d’aucune forme d’action violente d’ailleurs. Et je ne crois pas que nous en ayons envie, même si je comprends la nécessité de vous défendre. Qu’attendez-vous de nous ?

Rassure-toi, Sam, dit Marie. Ce que fait la tribu des parasols est efficace la nuit. Nous voulons trouver l’équivalent pour la journée. Nous ne détruirons pas les milices en tuant leurs soldats. Nous n’avons ni les moyens ni l’envie de tuer tous ces gens.

Vous savez découper, démonter, récupérer les anciennes installations industrielles, reprend Jérémie. Nous nous sommes dit que vous sauriez aussi les remonter autrement. Les multi-prédateurs se servent de telles installations qui restent la base de leur puissance. Ils ont encore de l’acier et du pétrole. Ils détournent l’eau à leur usage, il leur en faut beaucoup pour leurs machines et elle est devenue plus précieuse que l’or. Vous savez détourner l’eau. Vous saurez les en priver.

On vient avec vous, dirent les montcelliens d’une seule voix. L’un de nous retourne prévenir la tribu, les autres vous raccompagnent.

Il faudra d’abord aller voir de près les installations des prédateurs, les étudier et réfléchir.

Parce que notre action, si elle doit détourner l’eau, ne sera pas pour autant une action de sabotage. Ils auraient tôt fait de réparer et surtout l’eau ne doit pas être gaspillée.

J’ai vu dans les livres d’art de la bibliothèque à Montceau, dit Anthelme, une représentation du Paradis terrestre. Il y avait au centre une magnifique fontaine.

Tu as raison, dit Pandora. Il faut donner envie de cette eau pure que personne n’osera souiller, pas plus les êtres laids que les beaux, pas plus les repaires de vices que les palais de vertus qui tous grouillent autour de cette fontaine. Je connais ce tableau. Si l’eau coule de cette fontaine, elle n’ira plus dans les tuyaux pourris des usines de mort de Bonsanyer et des quelques autres que nous croyons si forts aujourd’hui.

Nos tribus, ajoute Jérémie, vivent dans les territoires abandonnés depuis que l’effondrement a commencé, dans les interstices , les recoins oubliés des milices. Les plus proches sont menacées mais ensemble nous encerclons les forts des prédateurs. Quand l’un est complètement encerclé, son pouvoir disparaît. Nous ne sommes plus comme nos prédécesseurs dans un jeu d’échecs avec une valeur et des règles attribuées à chaque pièce et un quadrillage noir et blanc, nous sommes dans un jeu de Go.

Seuls les anciens se souviennent de ce qu’est le jeu de Go. Trouvez les règles !

ILLUSTRATION : FRANÇOIS LOTTEAU

… Suite du feuilleton au prochain numéro.