Urgence aux Urgences, symptôme du déclin du système hospitalier

Urgence aux Urgences, symptôme du déclin du système hospitalier

En effet il y a urgence aux urgences, mais aussi pour tout notre système hospitalier, notre système de santé… et ça depuis que nos gouvernants successifs, aidés de quelques lobbyistes et libéraux, veulent rendre les soins rentables et appliquer à l’hôpital public les critères de rentabilité du privé lucratif non assujetti aux missions d’intérêt général et d’enseignement.

L’
hôpital va mal et ce n’est pas nouveau, les urgences sont engorgées depuis des années, tout le monde le sait, la situation des Ehpad (Etablissement d’Hébergement pour personnes âgées dépendantes) n’est digne ni pour les personnes âgées ni pour le personnel qui s’en occupe, les hôpitaux psychiatriques restent les parents pauvres du système et les patients trinquent… Alors que les lanceurs d’alertes ont été nombreux, urgentistes, praticiens hospitaliers, médecins libéraux (médecins de “ville”), personnels soignants, patients, familles, et comme l’ont souligné les nombreux rapports des Ministères et Agences concernées et des parlementaires (voir ce rapport du Sénat de 2016), ainsi que de nombreuses institutions, syndicats et associations.

La santé à l’épreuve de l’économie néo-libérale

Pendant ce temps, le gouvernement tergiverse, la ministre propose des petits pansements voire des remèdes périmés, et remet en cause le bien-fondé des arrêts de travail du personnel qui est épuisé physiquement et moralement, indécent !!!.

 

Patient.e.s, nous devenons de la viande, les soignants deviennent des robots…

… à courir et enchaîner des actes tarifés ou non, les médecins résistent ou désertent, et les dirigeants gèrent leur “viande” tels des lots numérotés. Les mots sont durs, et heureusement tous n’ont pas cette approche, certains dirigeants sortent du lot et se battent où qu’ils soient pour l’intérêt des patients, la médecine et l’intérêt général, il n’en reste pas moins, que cette fâcheuse impression est ressentie, même si dans la majorité des cas la situation est subie et pas choisie, l’institution dans son ensemble souffre du manque de moyens humains. Ne croyez pas que j’exagère mes propos pour choquer, je suis un usager du système de santé depuis bien longtemps et j’ai vu cette malheureuse évolution, d’un système qui s’est déshumanisé sous mes yeux, sur trente ans, et qui nous mène tout droit dans le mur du système hospitalier qui s’écroule.

Le chaos aux urgences, à qui la faute ?

Le gouvernement voudrait nous faire croire que les médecins libéraux, déjà en manque structurel programmé depuis longtemps si l’on regarde la démographie médicale, que ce serait eux, aujourd’hui, qui ne joueraient pas le jeu et qui participeraient à l’engorgement des urgences. Oui peut-être sur certains territoires, mais à qui la faute ? Qui a la responsabilité de la permanence des soins sinon l’État via ses ARS, Agences Régionales de Santé, ou qui, comme la Sécurité Sociale peut déconventionner un praticien de santé qui ne voudrait pas jouer le jeu d’un système de santé organisé ? Ce ne sont pas les patients, ni les soignants au “front” qui peuvent le faire.

La rationalisation des actes et des services et le principe de gérer les lits d’un hôpital à “flux tendu” comme notre système de consommation et de production est organisé, n’est-il pas à remettre en cause en premier ? Les services hospitaliers ont tous perdu des lits dans l’objectif de contraindre la dépense des hôpitaux par la diminution de l’offre, ce faisant, ils ont dégradé aux urgences des hôpitaux publics l’accueil dans des conditions dignes, perdant avec chaque lit supprimé son personnel dédié, comme a été réduite la possibilité d’hospitaliser après la prise en charge aux urgences, embolisant le système faute de solutions en aval.

Alors que, quand un service était peu rempli, le personnel moins occupé pouvait aller en renfort auprès des équipes surchargées de travail. Aujourd’hui, rien de cela n’est possible, tout le monde court, les lits sont pleins dans les services, certains services ferment même le week-end, le personnel se trouve structurellement en sous-effectif par rapport aux besoins, et pas seulement à la norme décidée, les patients s’accumulent aux urgences, dont la situation s’aggrave de réformes en réformes. Ainsi, les patients sont entassés telles des voitures arrivant sur un bouchon du périphérique parisien… Pour nos dirigeants, nous, patients en bout de chaine ou en première ligne, nous ne sommes qu’un bouchon « de corps malades » qui se résorbera à un moment ou un autre sur 24 heures, comme un bouchon sur la route… Et tout le personnel hospitalier est en souffrance et pendant ce temps, le secteur des cliniques et Ehpad privés distribuent des dividendes toujours plus généreux à leurs actionnaires, eux qui ont le droit de segmenter le « marché », de choisir les pathologies rentables, choisir la qualité de la « viande » qu’ils prendront. Encore une fois, n’y a-t-il pas des équilibres et obligations à revoir, une certaine équité de traitement, de financements à rétablir, une marchandisation du soin à contester ?

Parlons aussi un peu des Ehpad

Nouvelle dénomination des maisons de retraite ou des hospices encore avant. Le changement de nom sert-il l’amélioration du service donné, assurément pas au vu des témoignages des soignants ou visiteurs que j’ai pu croiser. Oui, j’ai vu le temps des hospices, encore codirigés par les “bonnes-sœurs”, où résidaient des personnes âgées qui méritaient un encadrement médical et humain, puis j’ai vu l’évolution en maison de retraite, qui donnaient de moins en moins envie d’y passer sa retraite. Les Ehpad sont maintenant réservés aux personnes âgées très dépendantes, voire en fin de vie. Il est très bien d’accompagner les personnes âgées à vivre à domicile, il est indispensable d’y mettre plus de moyens aussi, mais une urgence singulière revient aux Ehpad, des lieux de fin de vie hors de toute dignité, et quels que soient le “standing” de l’établissement et le prix de journée. Savez-vous que dans la majorité de ces établissements, la nuit, il n’y a pas de médecin disponible, parfois pas d’infirmier.e sur place, seul-e-s les aides-soignant-e-s restent dans les murs avec les résidents de plus en plus médicalisés, à peine plus sécurisés que seuls à domicile. Qui voudrait se voir dans ces établissements où l’on vous ferait prendre une douche par semaine, par quinzaine, voire par mois dans certains établissements ? Qui voudrait manger au lance pierre si nous n’avions plus de dents (ou que le personnel n’a pas le temps de vous mettre votre dentier), en cinq minutes car vous ne serez pas le seul à faire manger mais peut-être huit par soignant, le premier devra manger chaud et vite, le dernier mangera assurément froid et vite aussi, car le soignant aura à enchainer d’autres tâches ? Qui ? Qui supporterait de devoir attendre après s’être fait dessus, dépendant de tierce personne pour sa propre hygiène, pendant des heures ? Qui supporterait d’être rangé en rang d’oignons sur des fauteuils roulants dans une salle commune climatisée, en ayant pour contact humain que le moment de la distribution des repas et médicaments, ou du verre d’eau comme on arrose une plante verte ? Qui voudrait voir ses parents dans ces institutions ? Qui ?

 

Et les hôpitaux psychiatriques, parmi les parents les plus pauvres de l’hôpital public

Les hôpitaux psychiatriques sont au bord de l’asphyxie. Pour exemple, à Évreux, le premier problème concerne l’hospitalisation régulière de plusieurs mineurs dans les services conçus pour des majeurs. Dans toute la France, les services d’hospitalisation en pédopsychiatrie sont en crise. Dans le département de l’Eure, ils sont tout simplement inexistants. « En pédopsychiatrie, la règle, c’est normalement quatre soignants pour six enfants. Nous sommes quatre soignants pour 27 personnes, mineurs, majeurs, tous mélangés dans mon service !» s’affole Nicolas, infirmier. Une unité a pourtant été prévue lors de la reconstruction récente de l’établissement, mais l’ARS n’y a jamais affecté les budgets qui permettraient de payer le personnel nécessaire à l’ouverture de cette unité. Encore une question de moyens manquants. À Toulouse, c’est depuis des mois que les agents hospitaliers sont en grève et alertent, l’hôpital Marchand, selon le directeur lui-même, accueille cinq fois plus que sa capacité. Comment bien gérer la prise en charge effective et sérieuse des patients accueillis ? Comment le personnel peut-il faire face à cette situation tendue depuis si longtemps ? Les hôpitaux psychiatriques concentrent bien des révélateurs des maux de notre société et nous nous montrons bien peu à la hauteur des soins et des prises en charge que tout un chacun a droit et doit avoir accès.

 

Et quand ces structures hospitalières craquent, la boucle est bouclée, les urgences redeviennent le dernier recours

Quand un hôpital surchargé et en “flux tendu” n’a plus de lits d’aval, ses propres urgences sont renvoyées souvent vers un établissement plus grand à proximité, mais plus loin, où la situation des urgences n’est pas forcément meilleure. Quand dans un Ehpad, la nuit, un patient décompense pour des raisons cardiaques, respiratoires ou autres, sans médecin sur place, quels autres choix ont les soignants présents que d’appeler le 15 ? Et le patient va reprendre un circuit de santé qui passera par les urgences, alors que l’Ehpad devrait être en mesure d’apporter les soins médicaux de jour comme de nuit, quitte à devoir réveiller un médecin d’astreinte. Dans des hôpitaux psychiatriques la situation dégénère et peut engendrer des blessures, autant chez les patients que chez les soignants tant la situation est tendue et violente, la destination est encore une fois les urgences, derniers recours des situations de crises sans autres alternatives. À l’hôpital de Lens, les praticiens de santé invitent les patients à porter plainte en cas de problème, après l’organisation des SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation), pour l’été, que l’ARS a décidé de supprimer temporairement, par manque de médecins, tout comme à Lons-Le-Saunier, et surement ailleurs en France.

Quand j’ai commencé à écrire ces lignes, je venais de faire le 15, appel SAMU, pour mon ami Antoine, tétraplégique depuis 15 ans, qui a été pris en charge à l’hôpital public. Quand je suis arrivé, après le SAMU, il était déjà en service de réanimation. Étant le seul sur place à pouvoir donner les informations nécessaires au corps médical, je devais voir quelqu’un du service, en horaires de nuit, quand les entrées de l’hôpital sont fermées. La personne à l’accueil des urgences m’a ouvert le chemin pour pouvoir rejoindre un ascenseur… Là j’ai compris pourquoi des patient.e.s déjà pris en charge attendaient de nouveau dans la salle d’attente du hall d’accueil des urgences. Dans un hall de passage, d’arrivée et de tri des patient.e.s arrivant par SAMU, SMUR ou ambulances, j’ai vu un véritable capharnaüm : sur ma gauche une dizaine de brancards avec des patients que l’on ne pouvait atteindre tellement les brancards étaient serrés, sur ma droite il y en avait peut-être que cinq, mais des patients plus lourds, plus appareillés, un peu cachés par des paravents, et les autres, en entassement « réfléchi » dans l’entrée du hall “Ambulances”. Les soignants, pour les deux passages que j’ai dû y faire ce soir-là, ont dû bouger les brancards, et autres pieds à perfusion, appareils à prendre la tension etc. de devant les portes pour que je passe avec mon fauteuil roulant, les soignants deviennent maitre du jeu de tétris avec les brancards.

Puis s’est passée une semaine de visites dans le service de réanimation, et heureusement, là, le service ne semble pas souffrir de sous-effectif, et j’y ai vu, médecins, infirmières, aides-soignants, très humains, à s’occuper de mon ami avec beaucoup d’attention et d’empathie, comme avec nous. C’est peut-être pour le moment la pire épreuve de ma vie, j’ai dû accompagner mon ami avec son frère, lui apportant amour, réconfort et apaisement. Jusqu’à devoir demander formellement, qu’il ne souffre pas, qu’il n’ait pas conscience de son départ prochain, il est parti le matin suivant, à 35 ans [voir article de Julie Cama].

Malgré la tristesse que nous sommes nombreux à partager de son départ, je tiens à saluer les équipes soignantes, qui, quand elles en ont les moyens, font un excellent travail, même si en ce bas monde, les miracles n’existent pas, encore merci à eux, et à tous ceux qui sur le territoire se battent pour notre santé, nos soins, et parfois nos vies.

Écologistes, forcément humanistes, comment pourrions-nous nous contenter de petits pansements sur les maux de l’hôpital public dont nous pouvons être fier pour les services qu’il rend et pour les personnels qui s’y battent pour nous, toutes et tous patients potentiels. Tous les constats et rapports sont là, pas besoin de sortir de grandes écoles aussi, pour comprendre que le maitre mot est le manque de moyens, et surtout un manque de moyens humains. C’est une volonté délibérée de ne pas avoir appuyé mon article de chiffres, car l’argent ne remplacera jamais l’humain, avec ses compétences, sa bienveillance, sa capacité d’écoute, toutes dimensions qui ne rentrent pas dans l’évaluation comptable des besoins chiffrables.

Sans personnel en plus à l’hôpital, et les lits d’avals qui pourront aller avec, notre système de santé restera sur la brèche, prêt à s’écrouler. La simple annonce de la canicule a fait s’affoler nos dirigeants, ils prévoyaient un surcroit de mortalité dû à la situation tendue des hôpitaux. Il n’aura pas eu lieu cette fois, à quand la prochaine alerte, l’été ne faisait que commencer… Et pendant ce temps-là, les entreprises du CAC 40 s’enrichissent d’années en années, dont certaines, grands laboratoires pharmaceutiques et fonds de pensions ayant investi dans les cliniques lucratives et les Ehpad commerciales, engrangent leurs profits dans le secteur de la santé.

Allons-nous nous résoudre à devoir laisser mourir des gens faute de budgets ? Faute de budgets fléchés, de volonté politique, par manque d’argent !!!

Je laisse pour conclusion la revendication d’un syndicaliste du groupe hospitalier Rochelais, Pascal Gaudin, secrétaire du syndicat Force Ouvrière de l’hôpital : « Il faudrait 200 000 personnels de plus dans les Ehpad, 100 000 dans les autres établissements de santé ». Et des milliers d’emplois qualifiés à créer pour accompagner à domicile les personnes âgées et en situation de handicap, voilà les seuls chiffres qui comptent, une idée indicatrice du gouffre à combler, soyons-en conscients.